DE SACHA A GUITRY
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Impromptu d’après l’oeuvre de Sacha Guitry - Scénographie de Gérard Kéryse

Guitry, une élégance française
Rencontre avec Jean PIAT
Vous avez écrit, en 2002, un livre sur Sacha Guitry (Je vous aime bien, Monsieur Guitry, Plon puis Presse-Pocket) où vous confessez votre admiration pour l’écrivain. Est-ce dans cette même démarche que vous avez imaginé votre spectacle De Sacha à Guitry ?
Oui, car il faut réhabiliter Guitry et son oeuvre, tant littéraire que cinématographique, dans l’esprit des gens. On n’a gardé de lui qu’une image réductrice de vaniteux misogyne. Or, je crois que cela ne dépeint pas correctement Guitry.
J’ai donc essayé de faire passer aux spectateurs, sous la forme d’une conversation, un peu de la richesse de son écriture et de son goût très sincère pour le bonheur des autres. Il s’adressait souvent aux jeunes de manière formidable, en les encourageant. Il leur disait : « Travaillez comme si c’était défendu », et les invitait à trouver du plaisir dans l’effort. Il leur conseillait aussi de se méfier de leurs aînés qui ne cherchaient qu’à les priver du plaisir de vivre. C’est à ces derniers qu’il s’adressait quand il écrivait : « De même qu’une pièce n’est pas fatalement bonne parce qu’elle a du succès, n’avoir pas réussi n’est pas une preuve évidente de génie. Ce sont là raisonnements de ratés, et les ratés ratent même leurs raisonnements. »
Et les femmes?Comment les voyait-il réellement selon vous ?
Il les regardait d’un oeil beaucoup plus attendri qu’on ne le croit. Dans mon spectacle, je cherche à rétablir cette vérité sur ce qu’il pense des femmes. Lorsqu’il écrivait des maximes assez dures sur le sexe opposé, c’est parce qu’il souffrait de sa rupture avec Yvonne Printemps, qui l’avait quitté pour Pierre Fresnay.
Ces sentences parfois assassines ne renvoient-elles pas souvent à la veulerie ou à la lâcheté des hommes ?
Il est vrai que cela se retourne bien souvent contre eux ! Guitry explique d’ailleurs que « dire du mal des femmes, c’est vouloir en parler longuement pour bien marquer la place importante qu’elles tiennent dans notre vie ». Il dit aussi : « Nos pièces sont quelquefois comme des lettres que l’on adresse à nos compagnes pour essayer de nous faire un peu mieux comprendre. »
Comment est né votre spectacle ?
Il est directement issu d’une série de conférences que nous avions organisées avec Alain Decaux, qui avait connu Guitry à la Libération, lors d’une soirée littéraire à la Comédie-Française. Dans ces conférences, il parlait de Guitry, tandis que je lisais des extraits de textes. Et quand Decaux a été nommé ministre de la Francophonie et que sa position l’a empêché de poursuivre les tournées, je lui ai demandé la permission de continuer sans lui, c’est-à-dire de reconstruire le spectacle autour des seuls textes. Je m’étais en effet rendu compte de l’impact que leur lecture avait sur les spectateurs. Sacha Guitry a vraiment la faveur du public. Voilà pourquoi je regrette simplement qu’aujourd’hui certains s’obstinent à ne voir en lui qu’un amuseur, alors qu’il a profondément réfléchi sur des sujets essentiels et qu’il a su peindre comme personne l’esprit de son époque. Je suis triste que l’on continue à ne voir dans son oeuvre qu’un théâtre de boulevard ou, pire, de digestion.
Dans votre spectacle, vous évoquez évidemment les épisodes rocambolesques de la vie de Guitry. Vous êtes-vous aussi attardé sur d’autres, plus tragiques, comme son arrestation à la Libération ?
Oui. J’ai même beaucoup développé cela. Car Guitry, malgré plusieurs non-lieux et des accusations infondées pour collaboration, a subi des humiliations et un emprisonnement qui l’ont considérablement affecté et qui ne sont peut-être pas étrangers à sa disparition quelques années après. Il écrit dans un poème : « Si vous saviez ce quel’on peut faire de chemin dans un cachot de quatre mètres. » Les gens ont été terriblement injustes avec Guitry. Si je suis peut-être parfois trop partisan dans sa défense, je préfère néanmoins cette position à celle d’être partisan dans son mépris.
Vous avez un peu connu Guitry. Comment votre rencontre avec l’homme puis avec l’oeuvre a-t-elle nourri votre carrière ?
J’ai rencontré Guitry à deux reprises. À mes débuts, il m’a engagé pour tourner une courte scène dans un film, puis deux ans après, alors que j’avais intégré la Comédie-Française, il m’a à nouveau appelé pour jouer dans son film Napoléon. Comme tout le monde, j’avais le trac devant Guitry. Mais c’était un homme extrêmement gentil, qui prenait la peine de vous recevoir chez lui et de vous parler longuement d’un rôle de quelques secondes comme s’il voulait vous convaincre de travailler avec lui, alors que je n’attendais que cela !
Voilà qui était Sacha Guitry, et quelle était son élégance. La suite de ma carrière ne m’a jamais donné l’occasion de jouer l’une de ses oeuvres au théâtre.
Votre spectacle n’est-il pas alors une manière de les jouer toutes ?
Sans doute, tant il est vrai que 95 % des textes sont de Guitry. Le reste est du tricotage pour donner une articulation à l’ensemble. Mais il faut préciser tout de même que les citations ne sont pas issues de ses pièces de théâtre mais de ses autres livres, de ses portraits, de ses poèmes.
L’on imagine votre bonheur à parcourir l’oeuvre pour en faire un objet de théâtre…
J’ai pris un plaisir immense à concevoir ce spectacle, à me replonger dans ses innombrables textes, comme j’en prends aujourd’hui à le jouer. Ce qui est jubilatoire chez Guitry, c’est son souci constant du mot. Du mot d’esprit qui fait mouche à chaque fois, ou presque.
Votre manière de parler à la première personne dans le spectacle est-elle une façon de rendre vivante la parole de Guitry ou de la faire vôtre ?
Je pars du principe que les gens savent que l’homme qui se tient devant eux et leur parle est Sacha Guitry. Je suppose donc résolu le problème que vous évoquez. J’épouse les goûts et la pensée de Guitry. Les textes que j’ai choisis me sont très familiers sur le plan
sensible, mais le spectacle n’est certainement pas une occasion de parler de moi. C’est, en revanche, une manière de parler des autres.
Que nous dit Guitry aujourd’hui ?
Je crois que Guitry représente tout ce qui s’oppose à la violence, à la platitude et à la vulgarité : toutes choses qui affectent le monde dans lequel nous vivons à l’heure actuelle. Ne disait-il pas déjà : « La vulgarité n’atteint jamais son but et la haine dépasse toujours le sien » ?
Propos recueillis par Olivier Celik