DE SACHA A GUITRY
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Impromptu d’après l’oeuvre de Sacha Guitry - Scénographie de Gérard Kéryse

Sacha GUITRY
Saint-Pétersbourg. Perspective Nevski, le 21 février 1885.
Un cri retentit. « C’est un monstre ! Mais ça ne fait rien, nous l’aimerons bien tout de même… »
Voilà comment fut accueilli le petit Alexandre, dit Sacha, nourrisson rougeaud, fils de l’illustre comédien Lucien Guitry et de Renée de Pont-Jest. D’autres s’en seraient vexés, mais Sacha est toujours de ceux qui prennent le parti d’en rire.
Ses premières années sont, il est vrai, merveilleuses et romanesques.
Sacha est choyé par Lucien, qui l’emmène en tournée en Russie, où il est vêtu de costumes miniaturisés et présenté au tsar Alexandre, dont il porte le nom en hommage. Mais de retour à Paris, les choses se gâtent. À son arrivée, habillé en page renaissance, son frère Jean, qui n’a pas moins d’esprit que le reste
de la famille, lui demande un brin perfide pourquoi on l’a vêtu en singe…
Et puis, il faut aller à l’école, où il se déplaît profondément. Cancre de premier ordre, il fait dix classes de sixième, cas unique pour un futur membre de l’Académie française !
À dix-sept ans, son père finit par s’en alarmer : « Sacha, tu m’inquiètes ! Tu es toujours en sixième et j’ai peur ! Oui, j’ai peur que tu ne te maries en sixième ! Et peut-être que tu ne meures en sixième ! »
En amour, Sacha n’est pas plus chanceux. À treize ans, après avoir économisé pendant des semaines, il parvient à offrir à la dame selon son coeur, madame Feydeau, un énorme bouquet de violettes, qu’elle accueille rayonnante, en lui demandant… de remercier son père.
Plus tard, ses ambitions professionnelles ne rencontrant pas davantage de succès, il vit pour l’essentiel aux frais de Lucien.
Sa liaison avec Charlotte Lysès, amante de son père, bouleverse cette routine. Brouillé avec Lucien et contraint de gagner sa vie par lui-même, Sacha s’essaie alors à la scène sans grand succès, car il est du genre à se prendre les pieds dans le tapis…
De déconvenues en déconfitures, Sacha n’en tire pas d’aigreur, mais des pièces comme Nono, inspirée des nombreuses disputes de son père avec ses non moins nombreuses maîtresses.
Montée en 1905, le Tout-Paris lui fait un triomphe. Son « théâtre gai » va désormais monopoliser la scène parisienne pendant plus de quarante ans !
Son coup de foudre pour la ravissante Yvonne Printemps, actrice à la mode, achève d’en faire la coqueluche de la capitale. Les succès, comme Désiré en 1927, la brillante vie mondaine, sont malgré tout entachés de malheurs. Son frère Jean meurt dans un accident de voiture, puis son père de maladie. Sacha se soigne à « l’accès de futilité ». « À ne pas contrarier », conseille le médecin de Mon père avait raison, triomphe de 1919.
Plus que jamais, Sacha fait intervenir son expérience personnelle dans ses pièces, allant jusqu’à installer ses meubles sur scène et à faire jouer ses chiens. La confusion est si totale qu’on ne sait plus bien si l’art imite la vie ou si la vie imite l’art.
Les personnages du théâtre de Guitry subissent les aléas de l’existence, mais savent y réagir. Une philosophie du bonheur qu’il s’applique à lui-même. Quand Yvonne finit par succomber au charme d’un amant moins possessif, Sacha monte une incroyable
machination pour ne pas endosser le costume ridicule du mari trompé, sans torts partagés.
Par tiers interposé, il propose aux actrices les plus en vogue
« d’être surprises en flagrant délit avec Sacha Guitry » !
Jacqueline Delubac accepte de jouer le rôle de l’amante découverte lors d’un repas aux chandelles, et finit par tomber réellement sous le charme du séducteur. L’amour survolte alors Sacha qui enchaîne les succès, comme Quadrille en 1937 ou N’écoutez pas, mesdames en 1942.
Des pires situations, Sacha parvient toujours à rire et à faire rire, même à la Libération, quand il manque pourtant d’être fusillé sans motif.
À sa mort, le 24 juillet 1957, il laisse un impressionnant héritage de comédies – et de dettes ! –, après avoir usé dix collèges, épousé cinq femmes, écrit cent vingt-quatre pièces et réalisé trente-six films…
Ah ! son père avait raison ! C’est un monstre !